Sicile

Ce que l’on fait encore ici

Ce n’est pas du folklore entretenu pour les visiteurs. Un théâtre de marionnettes aux deux écoles rivales, une langue qui a son propre code ISO et aucune protection légale, et un escalier peint contremarche par contremarche.

Deux écoles de marionnettes

L’opera dei pupi, ce sont des chevaliers en armure, des champions sarrasins et quantité d’armes blanches, et il s’est scindé très tôt en deux écoles qui ne s’accordent sur rien.

Les marionnettes de Palerme sont plus petites et plus légères, articulées au genou pour pouvoir s’agenouiller, et le puparo travaille au niveau de la scène, depuis les coulisses, le bras tendu. Celles de Catane sont bien plus grandes et plus lourdes, aux membres rigides, et se manœuvrent depuis une passerelle placée au-dessus et en arrière d’une scène large et peu profonde. Les unes comme les autres pendent à une tige de fer qui leur traverse la tête, recourbée en crochet au sommet pour qu’un chevalier puisse rester suspendu en pleine scène pendant que son adversaire parle.

Des armures martelées à la taille d’une marionnette, et une tige de fer à travers la tête de chacune. C’est le crochet du sommet qui permet à un chevalier de rester suspendu en pleine scène.Dennis G. Jarvis · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

Le répertoire sortait d’un seul livre : la Storia dei Paladini di Francia de Giusto Lo Dico, qui a mis en ordre le cycle carolingien vers 1860. Les pupari le parcouraient soir après soir, un épisode à la fois, et le public revenait comme on revient à un feuilleton.

L’UNESCO l’a inscrit en 2001 puis de nouveau en 2008, et sa propre évaluation est sans détour : les marionnettistes ne peuvent plus vivre de ce métier, et jouer pour les touristes plutôt que pour les voisins a fait perdre aux spectacles leur qualité. C’est la seule inscription sicilienne, toutes listes de l’UNESCO confondues, ce qu’il est bon de se rappeler la prochaine fois qu’on lira que telle ou telle fête figure sur l’une d’elles.

L’autre chose que la Sicile construit pour être portée, c’est la candelora : une tour de bois sculpté et doré, de quatre cents à neuf cents kilos, garnie de fleurs et chargée de putti et de petits saints. Il faut quatre hommes sous une tour légère, douze sous celle des boulangers de Catane.

Une candelora qui attend dans la cathédrale. C’est sous les deux brancards passés dans la base que se glissent les hommes.Effems · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ils ne se contentent pas d’avancer. Ils exécutent l’annacata, un balancement dans le sens de la longueur de la tour combiné à une rotation sur son propre axe — à la fois la manière de faire passer une bonne partie d’une tonne de bois dans une rue bondée et, sans s’en cacher le moins du monde, une façon de parader.

Une langue, par son code sinon par la loi

Le sicilien porte le code ISO scn, qui le classe comme une langue et non comme une variété de l’italien. La loi italienne n’est pas de cet avis. La loi 482/1999 protège douze langues minoritaires historiques — dont l’albanais et le grec — et le sicilien n’en fait pas partie, si bien que l’arbëresh de Piana degli Albanesi jouit d’une protection que la propre langue de l’île n’a pas.

Le sicilien se lit comme un reçu des conquêtes. L’arabe a donné zibibbu, zàgara et gèbbia. Le grec a donné babbiari, faire l’idiot, et probablement carusu, garçon — les dictionnaires en débattent depuis un siècle. Le français normand a laissé accattari, acheter, et ammucciari, cacher. Le catalan a laissé addunarisi, s’apercevoir. L’espagnol a laissé lastima, dommage.

Cette langue a aussi été la première. À la cour de Frédéric II, entre 1230 et 1266 environ, la Scuola siciliana a écrit plus de trois cents poèmes d’amour et fait du sicilien la première des langues vulgaires d’Italie à servir de langue littéraire — le sonnet semble y avoir été inventé. Puis des copistes toscans ont réécrit les poèmes avec leurs propres voyelles, ce qui a cassé toutes les rimes. Les reconstitutions que nous lisons aujourd’hui sont des hypothèses sur la façon dont sonnaient les originaux.

Une guimbarde et deux opéras

Le marranzanu est un cadre d’acier muni d’une seule languette libre. On le cale contre les incisives et on le pince, et la note change parce que la bouche change de forme, pas l’instrument. Le friscalettu est une petite flûte taillée dans la canne de Provence qui pousse dans chaque fossé de Sicile, et les bergers fabriquaient la leur.

Les chants de travail sont plus durs à écouter. Les pêcheurs des madragues chantaient la cialoma en halant, l’un lançant le vers et les autres y répondant, pour que la traction tombe sur le temps. Dans les mines de soufre, les carusi — des garçons de sept et huit ans, à des postes qui duraient rarement moins de douze heures — avaient leurs propres chants ; deux Toscans qui ont fait le tour de l’île à leurs frais ont mis leurs conditions par écrit en 1876, et Verga en a tiré un récit deux ans plus tard. À partir de 1898, Alberto Favara est allé sur le terrain avec un carnet et a recueilli plus d’un millier de mélodies. Elles n’ont été publiées qu’en 1957, trente-quatre ans après sa mort.

Vincenzo Bellini est né à Catane en 1801 et mort aux portes de Paris à trente-trois ans, après avoir écrit dix opéras. La première de Norma à la Scala s’est assez mal passée pour que la phrase qui la qualifie trois fois de fiasco n’ait jamais cessé d’être citée — même si elle nous parvient par un ami connu pour avoir retouché ses lettres. Catane a ouvert son opéra en 1890 et lui a donné son nom, et la première œuvre qu’on y a montée était Norma. Le Teatro Massimo de Palerme, le plus grand d’Italie par sa superficie, a ouvert sept ans plus tard, puis a fermé en 1974 et l’est resté vingt-trois ans.

Deux voix modernes, qui valent chacune une soirée. Rosa Balistreri n’était jamais allée à l’école, est montée dans le Nord comme domestique, et c’est Dario Fo qui l’a fait monter sur scène pour la première fois, à trente-neuf ans ; elle chantait en sicilien la pauvreté et l’injustice, d’une voix de porte qui racle le sol. Et Franco Battiato, né sur cette côte en 1945, a fait le premier album italien vendu à un million d’exemplaires, a enregistré en sicilien et en arabe, puis est rentré chez lui, à Milo, sur le flanc de l’Etna, où il est mort en 2021.

L’opéra de Palerme et l’homme dont Catane avait donné le nom au sien sept ans plus tôt.José Luiz · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia CommonsJean-François Millet · Public domain · Wikimedia Commons

Argile, pellicule, papier

À Caltagirone, un escalier a été taillé en 1606 pour relier la vieille ville à la nouvelle, régularisé en cent quarante-deux marches en 1844, et revêtu à partir de 1954 de majolique peinte à la main sur chaque contremarche. Les motifs montent dans l’ordre chronologique — arabe, normand, souabe, aragonais, espagnol — et l’on gravit ainsi l’histoire dans l’ordre où elle s’est déroulée.

La Sicile au cinéma, ce sont surtout des Siciliens. Visconti a tourné La terra trema à Aci Trezza en 1948 avec des pêcheurs au lieu d’acteurs ; ils parlaient sicilien, pas italien, si bien qu’il a fallu ajouter une voix off pour le reste du pays. Antonioni a vu l’équipe de L’avventura bloquée trois jours sans vivres sur un rocher au large de Panarea, et son film sifflé à Cannes avant qu’il ne remporte le prix du jury. Tornatore a tourné Nuovo Cinema Paradiso sur une place de Palazzo Adriano et a remporté l’Oscar.

Et sur le papier : Il Gattopardo de Lampedusa a été refusé par deux éditeurs et est paru en 1958, un an après la mort de l’auteur. Il s’est vendu à un quart de million d’exemplaires en moins de huit mois et a remporté le prix Strega l’année suivante.

Argile, une barque de pêche et les deux villages qui en ont joué un autre.Carlo Pelagalli · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commonsgnuckx · CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

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