Sicile

Ce que chaque conquérant a laissé derrière lui

Dix maîtres successifs, et pas une seule fois la Sicile n’a été celle qui conquérait. Il en reste moins une chronologie qu’un empilement de résidus — la plupart encore au grand jour, certains encore sur la table.

Une pierre, quatre alphabets

En mai 1149, un prêtre nommé Grisandus porta le corps de sa mère à travers Palerme et posa sur elle une dalle de marbre.

Elle a à peu près la taille d’un ordinateur portable. Quatre inscriptions se pressent autour d’une croix incrustée — en latin, en grec, en arabe, et en arabe écrit en caractères hébreux — et chacune date la même semaine selon sa propre ère, si bien qu’une seule sépulture porte quatre années différentes. Des pierres trilingues nous sont parvenues de la Sicile normande. Celle-ci est la seule quadrilingue qu’on ait jamais trouvée.

La dalle que Grisandus posa sur sa mère en mai 1149. Quatre écritures autour d’une seule croix, et quatre années différentes pour la même semaine.G.dallorto · Attribution · Wikimedia Commons

Le panneau arabe n’est pas une traduction des autres. Il appelle le pape l’imam de Rome, et il appelle la cathédrale de Palerme le jāmiʿ — la mosquée du vendredi, ce que l’édifice avait été jusqu’en 1072. Soixante-dix-sept ans après que les chrétiens eurent repris la ville, voilà ce que le tailleur de pierre écrivit, et personne ne l’en empêcha.

Les colonnes abandonnées

La première cité grecque de Sicile repose sous les citronniers, au pied de Taormina. Les Chalcidiens fondèrent Naxos vers 734 av. J.-C. sur un promontoire de lave peu élevé ; Syracuse suivit l’année d’après. Denys Ier prit Naxos par trahison en 403 av. J.-C., vendit tous ses habitants et abattit les murailles. Les blocs polygonaux noirs sont toujours là, et le quadrillage des rues se poursuit sous les agrumes.

La baie de Giardini Naxos vue du côté de Taormina, avec l’Etna derrière. La première cité grecque de Sicile fut fondée sur ce rivage en 734 av. J.-C.

Le temple de Segesta ne fut jamais achevé. Trente-six colonnes, pas de salle à l’intérieur, et les tenons dont les maçons se servaient pour faire levier sur les blocs et les mettre en place encore sur les marches, là où ils auraient dû être ravalés au ciseau. Ou bien l’argent manqua quand les guerres atteignirent l’ouest de la Sicile, ou bien personne n’avait jamais prévu de salle — une coque grecque bâtie autour d’un rite élyme. Les pierres ne tranchent pas.

À onze kilomètres de Selinunte, aux Cave di Cusa, des tambours de colonne gisent exactement là où les carriers les laissèrent en 409 av. J.-C. L’un d’eux tient encore au rocher par un collier de pierre, la rainure circulaire qui l’entoure à moitié creusée.

Le théâtre de Syracuse ne fut pas construit mais soustrait : soixante-sept rangées taillées dans le flanc d’une colline, avec les noms de la famille de Hiéron gravés dans la roche au-dessus du passage. Sous Charles Quint, les Espagnols emportèrent la scène pour fortifier Ortygie. On y joue le théâtre grec depuis 1914 — un an sur deux pendant l’essentiel de cette période, avec l’interruption des deux guerres, et chaque année seulement depuis 2001.

Trois d’entre eux, d’ouest en est.Ludvig14 · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia CommonsDavide Mauro · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia CommonsHolger Uwe Schmitt · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

La première province

La Sicile est le premier endroit que Rome gouverna au lieu de l’avaler. Cela commença en 241 av. J.-C., et Rome ne prit pas la peine d’écrire une nouvelle loi fiscale — elle reprit celle de Syracuse et préleva un dixième de chaque récolte pendant deux siècles et demi, jusqu’à ce qu’Auguste remplace la dîme par un impôt fixe.

Caton appelait l’île le grenier de la république et la nourrice au sein de laquelle se nourrit le peuple romain. Cicéron le cite en 70 av. J.-C. en poursuivant le gouverneur qui l’avait vidée : le plus long discours qu’il ait jamais écrit, et pour l’essentiel une querelle sur les mesures de blé.

Deux choses ont survécu au blé. Près de Piazza Armerina, trois mille cinq cents mètres carrés de sol en mosaïque subsistent parce qu’au XIIe siècle un pan de colline s’abattit sur la villa et que personne n’y marcha pendant huit cents ans — dont un couloir qui se lit comme un manifeste de cargaison en pierre, avec des éléphants qui montent par une passerelle dans une cale. Et en 75 av. J.-C., Cicéron partit à la recherche de la tombe d’Archimède. Les Syracusains lui assurèrent qu’elle n’existait pas. Il la trouva dans un fourré de ronces, en cherchant une sphère de pierre posée sur un cylindre.

Le couloir de la Grande Chasse à Piazza Armerina. Tout ce qu’on embarque ici partait pour une arène.Carole Raddato · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

L’empereur qui s’installa ici

En 662, Constant II quitta Constantinople, où il était cordialement détesté, et dès l’année suivante il gouvernait l’Empire romain depuis Syracuse — le seul empereur, après la chute de l’Occident, à régner depuis le sol italien. Il fit étape douze jours à Rome et dépouilla ses édifices de leur bronze, Panthéon compris, pour qu’on le lui expédie.

Ortygie, l’île au cœur de Syracuse, avec le Castello Maniace sur la pointe. L’empire fut gouverné d’ici pendant cinq ans.

Cinq ans plus tard, son propre chambellan le tua dans son bain, avec un seau selon la plupart des récits.

Ce que les Arabes ont mis dans le sol

Ils appareillèrent de Sousse le 14 juin 827 et touchèrent terre à Mazara trois jours plus tard, introduits par un officier byzantin en révolte, sous les ordres d’un chef qui était juriste plutôt que soldat. Palerme tomba en 831, Syracuse en 878, Taormina en 902. Les dernières places fortes tinrent jusqu’en 965 — cent trente-huit ans, plus longtemps que le royaume normand qui prit la suite.

Ce déséquilibre se lit encore sur la carte. Les Arabes divisèrent l’île en trois — Val Demone au nord-est, Val di Noto au sud-est, Val di Mazara à l’ouest — les Normands conservèrent ce découpage, et il survécut jusqu’en 1812. L’ouest était arabe depuis bien plus d’un siècle quand le nord-est était encore grec et chrétien, et c’est pourquoi l’ouest porte des toponymes arabes et le nord-est des toponymes grecs, et pourquoi le pain et les façades d’églises changent là où ils changent. Mazara del Vallo garde toujours son vallo. Militello s’appela Militello in Val di Noto jusqu’en 1862, quand un remaniement la rebaptisa in Val di Catania — et l’UNESCO l’a tout de même inscrite au titre du Val di Noto. Les limites elles-mêmes sont des rivières, pas des lignes tracées à main levée sur une carte : le Salso descend vers le sud par le milieu de l’île jusqu’à la mer à Licata, le Simeto ferme le nord-est, et les trois valli se rejoignent près d’Enna — ce que l’île a de plus proche d’un centre.

Ibn Hawqal vit Palerme en 972 et y compta plus de trois cents mosquées. La ville lui déplut aussi : il en rendait responsable l’habitude qu’avaient les habitants de manger des oignons crus, qui, il en était sûr, leur avait abîmé l’esprit, et il se plaignait du nombre de maîtres d’école. Le seul témoignage oculaire sur la Palerme arabe est une liste de griefs, ce qui en fait un document sicilien jusqu’au bout des ongles.

Le reste est sous terre et dans la bouche. Sous Palerme, des qanāt creusés à la main traversent toujours le calcaire et font circuler l’eau par gravité, sans aucune pompe. Le plus ancien est islamique ; les Espagnols ont creusé presque tous les autres. On peut en parcourir trois. Environ trois cents mots arabes survivent en sicilien, presque tous agricoles — la gebbia qui retient l’eau d’irrigation, la saja qui la remplit, zàgara pour la fleur d’oranger. Les paysans les emploient sans savoir à qui appartiennent ces mots. Le maltais est ce que ce même dialecte est devenu là où personne ne l’a effacé à force de latin.

L’Alcantara, c’est al-qanṭara, le pont — la rivière tient son nom d’un pont romain que les Arabes trouvèrent près de son embouchure. Le nom local de l’Etna, Mongibello, empile monte et jabal : montagne, puis montagne encore.

De l’eau qui circule sans pompe, et une ville qui a gardé son vallo.Davide Mauro · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia CommonsCodas · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ils n’ont pas effacé, ils ont superposé

Messine tomba aux mains des Normands en 1061, Palerme en janvier 1072, et la conquête s’acheva en 1091. Roger II fut couronné à Palerme le jour de Noël 1130 et garda le personnel en place.

La Cappella Palatina, c’est toute la démonstration dans une seule pièce. Consacrée en 1140, elle porte sur sa nef un plafond de bois à muqarnas — le seul de son genre encore debout de tout le monde islamique médiéval — construit par des artisans musulmans formés au Caire fatimide, à partir de pièces d’un centimètre de large. Là-haut, au-dessus d’un autel chrétien, sont peints des chasseurs, des danseurs, des buveurs et des gazelles, avec quelque soixante-quinze inscriptions arabes qui souhaitent santé et puissance à un roi latin. Les mosaïques changent de langue en cours de route : lettres grecques dans les parties les plus anciennes, latines dans ce qui vint ensuite.

Le manteau du couronnement de Roger porte une bordure coufique en or qui le date de l’an 528 de l’Hégire. Il habilla ensuite les empereurs du Saint-Empire pendant six cents ans, date de l’Hégire comprise, et il se trouve aujourd’hui à Vienne.

Deux fois la même démonstration : un roi latin, des artisans musulmans, et personne, apparemment, pour s’en étonner.Liilia Moroz · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia CommonsDennis G. Jarvis · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

La nuit du 11 janvier 1693

Un tremblement de terre détruisit le sud-est de l’île et tua des dizaines de milliers de personnes. Ce qui suivit explique pourquoi le Val di Noto a l’aspect qu’il a : des dizaines de villes reconstruites à toute allure, dans un seul et même moment architectural, par des gens à qui l’on avait remis la rare et terrible permission de tout recommencer.

Noto fut abandonnée sur place et rebâtie à partir de rien sur un nouveau site, selon un plan, en pierre couleur de miel. Ragusa ne parvint pas à se mettre d’accord — une moitié retourna sur l’ancien rocher, l’autre rebâtit à neuf sur la crête au-dessus — et elle forme encore, à l’œil nu, deux villes. L’UNESCO en inscrit huit ensemble.

San Nicolò à Noto, en haut de ses trois volées de marches. Sa coupole s’est de nouveau effondrée en 1996, et la cathédrale n’a rouvert qu’en 2007.
Deux villes. La pierre sort de terre assez tendre pour être sculptée, et durcit à l’air.Paul Asman and Jill Lenoble · CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

Ce que personne ne met dans une brochure

Cosa nostra est sortie, au XIXe siècle, des vergers d’agrumes, des mines de soufre et des grands domaines de l’intérieur aux propriétaires absents : de la protection vendue, au sens propre, partout où l’État n’arrivait pas.

En 1992, elle tua Giovanni Falcone le 23 mai, avec quatre cents kilos d’explosifs entassés dans une canalisation sous l’autoroute à Capaci, et Paolo Borsellino le 19 juillet, avec une voiture piégée via D’Amelio. Ce qui suivit compte davantage. Palerme afficha leurs visages sur ses murs, et les entreprises commencèrent, lentement et au prix d’un risque bien réel, à refuser de payer.

Le ficus devant la porte de Falcone, via Notarbartolo à Palerme. Depuis 1992, les gens y scotchent des choses, et quelqu’un les remplace quand les intempéries les arrachent.FrankAdamo · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ce n’est pas fini, et un Sicilien vous le dira avant même que vous ayez pu poser la question.

Partir

Entre 1880 et les années 1920, bien plus d’un million de Siciliens partirent, la plupart vers les Amériques, la plupart depuis l’intérieur et la pauvre côte sud.

Les papiers, eux, sont restés. Chaque comune tient ses propres registres, et un atto di nascita de 1890 est en général encore sur l’étagère, dans un volume relié, dans la ville que la famille a quittée.

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